1964 – Run for your Life

J’ai onze ans.

Pour être bien sûre que l’on ne me renvoie pas à Paris avant la fin du séjour, ma mère m’expédie le plus loin possible, en Corse.

Je vais traverser les flots, sûrement déchainés.

Druillet - La Nef du grand pirate Shonga

En fait les bateaux de la CGT sont plutôt comme ça :

F1_64_mini (99

F1_64_480 (1)
Au rendez-vous Gare de Lyon, je suis le plus petit, mais nous retrouverons sur place d’autres colons des Fauvettes âgés de dix à douze ans.

Donc je ne m’inquiète de rien.

Marseille Gare St Charles années 60

Arrivés à Marseille, les enfants se répartissent par destination,
e
t je m’aperçoit un peu tard que je suis tombé dans un piège mortel.

Port de Marseille années 60

Car ceux qui rejoignent le ferry avec moi viennent tous du Sud-Est : de Marseille, de Toulon, de Cannes etc.

Sans exception.

Certes mon prénom, Patrice, sonne bien aux oreilles des marseillais. Le problème c’est que par la grâce de l’école maternelle de la rue Ferdinand Flocon à Paris, j’trimballe un accent d’la Goutte d’Or qui f’rait bicher Aristide Bruant lui-même,

mais qui pour l’heure est hors de propos.

Quand à mon teint pâlichon, c’est peu dire qu’il fait tache.

Bah ! Ce n’est pas la première fois que je me trouve isolé en territoire hostile, j’ai développé des techniques de survie dignes des agents du SOE.

Marseille années 60

D’abord je me découvre un talent insoupçonné pour les langues : j’adopte dans l’urgence et la nécessité un accent marseillais très convaincant.  Ensuite j’ai tout loisir d’écouter mes camarades pendant la traversée, j‘en profite pour collecter un vocabulaire provençal de haute volée.

N’allez pas croire que les colons des Fauvettes soient tous fils de professeurs agrégés de philosophie. Ce sont plus souvent les enfants du personnel de service du Ministère de l’Education Nationale. Leur langage n’en est pas moins coloré, au contraire.

Aussi il y a un truc à savoir, c’est que la virgule et le point final ne sont pas muets (ça se prononce « con »).

Il y a dans notre équipe un garçon encore plus étrange que moi : il est noir !
Il se prénomme Jean-Paul, mais se trouve illico rebaptisé « Blanche-Neige » avec la bienveillance caractéristique des pré-ados de l’époque.
Le malheureux doit être habitué à ce genre d’avanies, car il ne dit mot… Comme on est un peu marginaux tous les deux, on deviendra vite de bons camarades.
Ajaccio - Mairie et port de plaisance années 60

Après une traversée calme et étoilée, nous débarquons à Ajaccio, le sac sur l’épaule. Nous ne visiterons pas la cité impériale ce matin, il faut déjà partir pour Porto-Vecchio sous le soleil aveuglant de la Corse.

Dans l’autocar la chaleur est suffocante. Les banquettes de skaï collent à la peau nue des bras ou des cuisses. Les enfants ne s’en aperçoivent guère, mais les adultes suent à grosses gouttes.

Porto-Vecchio années 60
Nous nous installons d’abord au village de la Trinité à huit kilomètres au nord de Porto-Vecchio (dites Porto-Vecch’, le reste est superflu).

Que nous visiterons à l’occasion d’une ou deux excursions, en quelques heures.

Corse - Propriano années 60

Les moniteurs n’aiment pas trop nous emmener en ville, où il est difficile de nous surveiller.

Nous on aime bien flâner dans les rues commerçantes, mais les marchands de souvenirs nous regardent d’un œil soupçonneux…

Porto-Vecchio années 60
Tant pis, la plage n’est qu’à vingt minutes à pied du village de Ste Trinité.

Tout se passe comme dans une colonie de vacances du continent : on se baigne tous les jours, on joue à la balle au prisonnier, on goûte et on regarde les étoiles à la veillée.

Porto-Vecchio années 60

La différence, c’est qu’il n’y a pas grand monde sur la plage, it’s Corsica in the sixties, Baby,

Le temps est idéalement beau et l’eau est si transparente que l’on peut compter les grains de sable un par un.

F1_64_480 (22)
Avec quelques excursions et pique-niques en forêt, le Golfe de Sogno et l’anse de Cala Rossa suffisent amplement à notre bonheur.
F1_64_480 (12)
F1_65_480 (11)
Pourtant quand notre équipe va à la plage, nous traînons en arrière Jean-Paul et moi. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, nous avons d’importants problèmes philosophiques à débattre.

D’ailleurs nous connaissons un raccourci. Il y a sur le chemin un grand champ d’herbes sèches, entouré de barbelés et de panneaux comminatoires « défense d’entrer ». On gagne facilement 200 mètres en bravant l’interdiction.

Ce serait trop bête de ne pas en profiter.

Mais un jour, d’une cabane en bois qui se trouve au fond du champ, un grand escogriffe surgit comme un diable !!!
Il agite un fusil dans notre direction en vociférant ! On ne parle pas le corse, mais le fusil on comprend très bien.

Inutile de dire qu’on détale comme des lapins.

Bandit Corse danse le maquis

Nous arrivons à la plage essoufflés et surexcités, persuadés d’avoir surpris un farouche bandit corse dans sa tanière.

C’est pas de l’aventure ça ?
Nos camarades en resterons babas.

Nous avons dérangé le berger pendant la sieste, et la sieste, c’est sacré !  En réalité il est ravi, nous lui avons fourni sa distraction de la semaine.

Corse - Lévie dans les années 60

Au bout de quinze jours, changement de décor, nous partons pour Lévie dans la montagne. Nous logeons au groupe Scolaire tout à droite sur l’image.

Vieux corses années 60
Les villages de montagne sont presque déserts, il n’y a ni enfants, ni jeunes gens. Les habitants qui restent ont soixante-dix ans ou plus.

Ils sont contents de nous voir, ils veulent toujours nous offrir quelque chose, des gâteaux, des fruits, de l’orangeade…

Tiens, ça me fait des vacances tout d’un coup.

F1_64_480 (19)

C’est beau la montagne.

Je découvre le maquis et la randonnée.

F1_64_480 (23)
Le maquis vu de loin, c’est vert.

Vu de prêt, ça pique.

Ajaccio - Quais du port de plaisance années 60

Deux fois quinze jours c’est vite passé.

Le car nous dépose à Ajaccio en fin d’après-midi : j’admire les barques et les voiliers sur les quais.

Ajaccio - Le ferry Napoléon de nuit années 60
Nous repartons pour le continent, de nuit.

Mais je reviendrai l’année prochaine, c’est promis.

DIAPORAMA

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

clear formSubmit